dimanche, 30 avril 2017|

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un billet d’Alina Reyes sur Montaigne

Alina Reyes, écrivaine française, offre à la Société des Amis de Montaigne ce billet sur Montaigne.

Quelle sorte de penseur est Montaigne ? Dans le match des philosophes des Monty Python, il ne serait d’aucune équipe, il serait le réalisateur. Et s’il jouait à la soule en vogue à son époque, ce serait en précurseur, plutôt que du football, du rugby - où il s’agit de marquer des essais et de les transformer. Montaigne se déplace sur le terrain avec sa balle de biais, en faisant des passes à ses auteurs anciens, faisant ainsi progresser sa pensée jusqu’aux frontières connues du lecteur ; puis les lui fait franchir. Montaigne pratique aussi le jeu de paume, sa ponctuation même l’indique, avec ses multiples rebonds, ses majuscules frappant les murs en pleines phrases, faisant résonner ses coups, ses assertions, ses pro et contra. Contre qui joue-t-il ? Contre la mort, d’abord. Il l’a déclaré d’emblée, que Philosopher, c’est apprendre à mourir. Au jeu de paume, son frère est mort : car l’adversaire n’est pas toujours loyal. Joue-t-il contre le temps ? Si, vieillissant, il évoque avec mélancolie la santé et la vigueur virile de sa jeunesse, il ne semble pas vraiment souffrir d’une perte qu’il lui faudrait réparer par la littérature. Et son projet est de se portraiturer, non de se raconter.

Montaigne a une nature, une vie physique. Oui, c’est un sportif. Il se sert de son corps, et il s’en sert dans sa relation à autrui de façon franche et honnête. Concrètement, son premier autrui dans l’exercice physique est sans doute son cheval. C’est en chevauchant qu’il a appris à se maintenir stable dans le mouvement perpétuel, tout en avançant. Et c’est ce qu’il fait aussi en écrivant. Certes il raconte que, bousculé par un autre cavalier, il a chuté un jour, et failli y laisser la vie. Or même dans ce moment il resta serein, voir la mort en face ne lui pas dur, témoigne-t-il. Ainsi pouvons-nous chevaucher en paix avec cet honnête homme. Du moins, jusqu’à un certain point. Nous y reviendrons.

La "petite Guyenne", sa terre, (Bordelais et Périgord), depuis le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenet en 1152, est restée anglaise pendant trois siècles. Cette configuration fructueuse, qui a duré jusqu’au siècle précédent celui de Montaigne, a laissé des marques dans les esprits. Henri II est le vassal du roi de France, mais il est plus puissant que lui et jouit d’un domaine beaucoup plus grand. Voilà un paradoxe qui pourrait figurer dignement dans les Essais. L’administration anglaise confère à Bordeaux des privilèges politiques et commerciaux. Entre deux rois, l’âme gasconne choisit son propre bien-être, et cela lui reste à travers les siècles. Tout Gascon reconnaît en Montaigne un de ses frères en esprit : ni de l’une ni de l’autre équipe mais conducteur de sa monture et de ses affaires. Au seizième siècle, dans une Aquitaine française et en proie comme le reste du pays à la guerre civile, le tempérament gascon de Montaigne allait servir dans ses fonctions de maire, d’homme politique soucieux d’équilibre entre les parties, et dans ses essais d’écriture de l’homme où nous le reconnaissons.

Montaigne à cheval tient son assiette, tout le bonheur de le lire est là. Nous chevauchons dans l’être et la pensée avec lui les pieds bien calés dans les étriers, et avec l’amour de la bête. Comme lui, nous nous sentons "fort serviteur de la naïveté et de la liberté". Mais quelquefois, le lecteur moderne, la lectrice d’aujourd’hui sent tout à coup l’assiette de l’auteur mise à mal : le voilà suspendu entre deux selles, deux chevals comme on écrit en ancien français. Montaigne vante la sagesse des paysans comme celle de Socrate. Les paysans ont la sagesse des simples, dit-il. Le châtelain ne méconnaît-il pas là ce que la vie apprend aux prétendus simples, c’est-à-dire aux pauvres ? Les paysans qui meurent en sages n’ont pas vécu sans pensée. Socrate apprenait à ses disciples à penser en marchant, Montaigne apprend à penser en chevauchant, et les pauvres apprennent à penser en avançant dans la vie contre toutes les difficultés mortelles : arriver "au bout", comme dit Montaigne, est en soi une victoire. Ne pas mieux le voir relève, osons un terme anachronique, du racisme de classe bien intentionné - comparable à celui de son ami La Boétie déplorant la passivité du peuple et le rendant responsable de son aliénation (mais est-elle plus grande que celle des grands ?) alors que lui-même, né privilégié, n’a jamais eu à sortir de sa condition.

Montaigne perd son assiette aussi quand il parle des femmes, tantôt accumulant les poncifs sexistes, tantôt reconnaissant une parfaite égalité ontologique entre l’homme et la femme. Quant à ses protestations contre les auteurs qui parlent trop crûment de sexe , elles font sourire : pourquoi donc les lit-il tant, les cite-t-il tant ? Un pied sur le cheval de la libre pensée, l’autre sur celui de la bien-pensance, Montaigne se livre de temps en temps à quelques grands écarts douloureux, où se devine déjà Pascal et son fameux effroi. Mais c’est Montaigne, et il se livre tout nu. "Hé pauvre homme, tu (...) es assez misérable de condition, sans l’être par art". Comme il le dit aussi, "ceux qui se méconnaissent, se peuvent paître de fausses approbations". Nous ne lui en ferons pas l’injure.

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Pour mieux connaître Alina Reyes :
- sa page sur Wikipédia
- son journal en ligne
- son billet "Montaigne à chevals"
- ses ouvrages