mardi, 26 septembre 2017|

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Sur le portrait dit "de Chantilly"

L’attribution de ce portrait à Dumonstier est des plus problématiques car elle ne s’appuie que sur une estampe de 1772, réalisée par Ficquet, et qui porte l’inscription : « Dumonstier pinx. 1578 ». Nous savons peu de choses sur cette famille de peintres travaillant à la cour du roi de France et au service de la reine Catherine de Médicis. Le plus connu de ces peintres est sans nul doute Daniel (né en 1575). L’affirmation du docteur Payen selon lequel l’auteur de ce portrait est bien Daniel du Monstier est erronée puisque ce dernier mourut en 1575. Il n’a donc pas pu peindre Montaigne en 1578 ! Si l’on fait confiance à Ficquet, on peut alors aller chercher du côté de Cosme Dumonstier qui fut officier du Roi en 1583-84 et mourut à Rouen en 1608. Il est aussi possible qu’un de ses frères, notamment Pierre, qui travaillait à la cour de Catherine de Médicis en 1586, soit le peintre mentionné par Ficquet deux siècles plus tard.

Le duc d’Aumale fit l’acquisition de ce portrait en 1882 à la vente Hamilton.

A mi-corps, tourné de trois-quarts vers la gauche, Montaigne est representé chef nu, regardant de face. Le visage ovale, plutôt fin, les yeux clairs en amende, les sourcils minces, le front degarni avec une petite touffe de cheveux au sommet du crane et petite moustache tombante, une mouche brune et la barbe coupée court et taillée en pointe, les lèvrèe bien dessinées, telle est la physionomie de l’illustre philosophe qui servira de modèles aux nombreuses reproductions qui s’inspireront de ce portrait. En haut de la toile, une inscription à l’horizontale en lettres capitales romaines et dorée nous renseigne sur le personnage représenté : « LE SEIGNEVR DE MONTAIGNE ». Il faut pourtant noter que Montaigne est representé dans ses habits de maire de Bordeaux, fonction qu’il exerça entre 1581-1585. Si ce portrait date de 1578, on ne peut alors expliquer comment Montaigne se voit déjà affublé des habits de maire de Bordeaux, un office qu’il n’occupera que trois ans plus tard. Nicolai et Strowski ont plutôt vu un manteau de cérémonie lié à l’Ordre de Saint-Michel. Le collier doré de l’Ordre de Saint-Michel avec la médaille représentant l’archange Saint Michel terrassant le dragon, médaile qui lui fut donnée par Charles IX en 1571, le désigne comme Chevalier de l’Ordre du roi. Il s’agit en effet du grand Ordre, qui était constitué de coquilles d’or entrelacées dans une double chaine et que le chevalier ne portait que lors de circonstances solennelles et exceptionnelles. Difficile de dire si cet habit est celui du maire de Bordeaux ou au contraire un habit de cérémonie.

À gauche du portrait figurent des armoiries ajoutées ultérieurement : « écartelé, aux 1 et 4 d’argent au chevron engrelé d’azur, aux 2 et 3 d’hermine plein » ; ces armoiries sont en fait celles de deux faussaires du XVIIe siècle célèbres en matière généalogique, Pierre-Albert et Jean de Launay, qui voulaient faire passer Montaigne pour un de leurs ancêtres. Les frères de Launay sont également responsables de l’estampe faite d’après ce portrait par Léonard Gaultier avec les nom et titres de leur aieul Olivier de Launay, contrôleur général de l’hôtel d’Eléonor d’Autriche, femme de François ler. Il est probable que les frères de Launay se soient appropriés, faisant passer le personnage pour leur aïeul, Olivier de Launay, contrôleur général de l’hôtel d’Elisabeth d’Autriche, femme de François Ier. Lafon et Saint-Martin rejettent également ce portrait en affirmant que l’on ne portait pas la fraise à la cour en 1578.

Il est difficile de confirmer si ce tableau fut peint du vivant de Montaigne ou s’il s’agit au contraire d’une representation posthume. Ce portrait est donc un portrait douteux, peint en trois temps : d’abord le portrait (probablement posthume-milieu du XVIIe siècle), ensuite les armoiries (XVIIe siècle) et enfin l’inscription « Le Seigneur de Montaigne » (probablement fin XVIIIe ou début du XIXe siècle). On est probablement en présence d’une peinture exécutée au milieu du XVIIe d’après la gravure faite par Léonard Gaultier à l’instigation des frères de Launay. Certains pensent même que ce portrait ne représente pas Montaigne… Pour M. Pariset, un faussaire du XIXe siècle aurait tout simplement copié la gravure de Gaultier avec portrait et blason, en y ajoutant la mention de Montaigne (voir l’Inventaire des collections publiques françaises, 1970). Selon J. P. Millet, le portrait de Chantilly daterait au contraire du début du XVIIe siècle. Pour sa part, L. Dimier date ce portrait des environs de 1580. Comme on le voit, les experts sont des plus partagés quand il s’agit de dater ce portrait.

Comme on le voit, ce portrait dit de « Chantilly » est des plus problématiques et d’autres portraits (identifiés du XVIe ou début du XVIIe siècles) présentent moins de « problèmes ». Le portrait de Chantilly reste pourtant aujourd’hui le portrait le plus reproduit et le plus copié.

Philippe Desan
University of Chicago