mercredi, 24 mai 2017|

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Le principe de désir de Comte-Sponville

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement », disait La Rochefoucauld, à quoi l’on pourrait peut-être ajouter le sexe. Sur ce dernier thème, André Comte-Sponville a rassemblé pour Albin Michel conférences et articles d’une manière finalement assez peu artificielle : la sexualité, abordée sous plusieurs angles - la reproduction, le désir ou l’amour - est affirmée comme l’une des caractéristiques de la condition humaine. Et dans ces réflexions, Montaigne occupe une place centrale (« Montaigne. De la volupté à l’indolence », p. 174 - 187).

Le penseur ouvertement humaniste, matérialiste et laïc - on retrouve avec plaisir un Comte-Sponville fidèle à lui-même, et à une tradition choisie - commence par reconnaître que la sexualité fait partie de la vie réelle, et qu’il faut la penser contre l’avis des philosophes, qui l’ont souvent ignorée. Se moquer de la philosophie, n’est-ce pas philosopher vraiment ? Même Platon, qui accorde une place de choix à Éros et à la paiderastia, finit par condamner les plaisirs charnels dans les Lois  : il s’agit d’un désir infini, au moins dans l’imagination, et celui qui s’y abandonne, souvent « ne veut que se rassasier, sans accorder aucun respect à l’âme de celui qu’il aime », ou convoite (Lois, VIII, 837c). La pensée chrétienne, évidemment, ne fait pas mieux : Augustin condamne la concupiscence et les bouillonnements de la chair, au livre II des Confessions, d’une manière si virulente que cela en devient quelque peu suspect. Même Épicure et Spinoza auraient échoué à penser la sexualité, pour cause d’ascétisme. Les maîtres orientaux, à l’exception notable du Kâma-Sûtra et du Tantra, demeurent réticents, ou circonspects. Avant Diderot et Sade, il n’y aurait donc que Montaigne pour échapper à l’approche étriquée de la sexualité qui caractérise la pensée universelle, même s’il est le premier à souligner l’humiliation qu’elle nous fait subir. « Nous mangeons bien et buvons comme les bêtes, mais ce ne sont pas actions qui empêchent les opérations de notre âme. En celles-là nous gardons notre avantage sur elles ; cette-ci met tout autre pensée sous le joug, abrutit et abêtit par son impérieuse autorité toute la théologie et philosophie qui est en Platon ; et si il ne s’en plaint pas » (III, 5, "Sur des vers de Virgile", 877). La singularité de Montaigne procède de sa familiarité avec Lucrèce, mais aussi de son cynisme : « sautant en quelque sorte par-dessus deux mille ans d’historiographie platonico-chrétienne », Montaigne aurait renoué avec cette source négligée de la philosophie, affirmait l’auteur il y a déjà une quinzaine d’années (« Montaigne cynique ? », Valeur et vérité, PUF, 1994, pp. 81-86). Cette thèse audacieuse permettait à l’auteur de sauter à son tour par-dessus les déclarations de conservatisme social et politique de Montaigne pour en faire un champion de la liberté de pensée. Dans le présent ouvrage, Comte-Sponville montre que Montaigne a bien vu le côté foncièrement amoral, irrationnel et animal de la sexualité humaine. La part d’animalité du sexe contribue au plaisir que nous y trouvons, plaisir d’autant plus paradoxal et transgressif que nous savons que nous ne sommes pas des bêtes ! Montaigne n’entend nullement renoncer à la sexualité parce qu’elle nous animaliserait, se proposant même de faire effort pour en entretenir la flamme alors qu’il avance en âge et que le désir se fait rare.

Mais le sexe est-il si animal que ça ? Montaigne montre qu’il concerne l’esprit, au moins autant que physiologie. « Ce n’est pas une passion simplement corporelle ; si on ne trouve point de bout en l’avarice et en l’ambition, il n’y en a non plus en la paillardise » (885). C’est la raison pour laquelle il récuse le précepte de Lucrèce, qu’il admire par ailleurs, de faire l’amour sans amour. « J’ai horreur d’imaginer mien un corps privé d’affection ; on aime un corps sans âme ou sans sentiment quand on aime un corps sans son consentement et sans son désir » (882). La sexualité bien comprise relève d’une logique du désir, non du plaisir : c’est une logique de l’imaginaire et de la relation avec autrui, non de la jouissance égoïste et matérielle. Montaigne serait le seul philosophe à avoir compris l’érotisme comme « réflexivité du désir » (p. 236). Le plaisir de l’amour charnel, c’est le désir qui se prend pour objet dans la relation qu’il entretient avec le désir de l’autre. L’érotisme n’est pas que sexuel, il est aussi littéraire, et là encore, Montaigne excelle à le faire durer. « Il tend moins à sa satisfaction (l’orgasme) qu’à sa propre perpétuation, qu’à sa propre exaltation, qu’à sa propre dégustation » (ibid.). Montaigne contre Freud : le désir sexuel est un phénomène humain, qui n’a pas fondamentalement pour but la résolution d’une tension physiologique, mais la jouissance de lui-même et du désir de l’autre. Cette jouissance est heureuse lorsqu’elle prend le sens de la puissance d’aimer. Comte-Sponville donne ici raison à Aristote : « Aimer, c’est se réjouir » (Éthique à Eudème, VII, 2, 1237a).

La philosophie du désir amoureux et de la sexualité que l’on trouve chez Montaigne nous permet de prendre une saine distance à l’égard de la primauté du "principe de plaisir", expression du désir de domination propre à notre société bourgeoise, devenue freudienne et consumériste. Plus que le principe de plaisir, la sexualité comme phénomène humain obéit au principe de désir, qui est autant spirituel que physiologique et marque notre condition de son irréductible ambivalence.

André Comte-Sponville, Le sexe ni la mort. Trois essais sur la sexualité, Albin Michel, 2012.
Voir aussi l’entretien « Tous pudibonds, sauf Montaigne ? » pour le magazine Clés.

Marc Foglia