samedi, 25 novembre 2017|

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Suspendre son jugement : philosophie et jeu de paume

« Je suspends mon jugement ». La sentence n’est pas de Montaigne, mais c’est ainsi qu’on traduit d’ordinaire le verbe grec à la première personne qui, selon l’auteur des Essais, est le « mot sacramental » des pyrrhoniens, celui qui résume leur spécificité sceptique et affiche leur allergie à toute certitude : épékhô.

Ce mot, qu’il reproduit avec soin au cœur de son « Apologie de Raimond Sebond » (II, 12), Montaigne l’avait fait peindre en majuscules sur l’une des poutres de sa « librairie » (sans doute dès 1571), puis graver près d’une balance en équilibre sur des jetons de compte à son nom et à ses armes (un seul jeton subsiste, daté de 1576). Présence triple, sur bois, sur métal, sur papier.

Plus tard, un ajout de 1588 à la page considérée précise les choses : « Cette fantaisie est plus sûrement conçue par interrogation : Que sais-je ? comme je la porte à la devise d’une balance ». Rien n’est plus célèbre que cette question brève qui, rappelons-le, ne se trouve pas dans la « librairie ». Figurait-elle sur une autre série de jetons aujourd’hui disparus ? Ou bien faut-il y voir une traduction très libre du verbe pyrrhonien qui en sacrifierait la forme, jugée trop affirmative, pour mieux en exprimer la substance, « enquêteuse, non résolutive » ?

Gardons-nous toutefois d’oublier la double traduction dont Montaigne fait suivre ce verbe, et cela dès 1580 : « Je soutiens, je ne bouge ». Le corps est ici impliqué, alors que la question « Que sais-je ? » et la formule consacrée « Je suspends mon jugement » ne concernent guère que l’intellect.

« Je soutiens », c’est en effet le mot du joueur de paume prêt à réceptionner la balle frappée par le serveur. En un temps où le goût des grands pour ce jeu rivalisait avec celui de la chasse, plusieurs gravures campent sa position : placé de trois-quarts par rapport à la corde de séparation, un pied légèrement devant l’autre, bras gauche en retrait appuyé sur la hanche, bras droit en avant et maintenant la raquette verticale, le regard fixé sur l’adversaire mais le corps détendu, prêt à toute éventualité.


« Je soutiens, je ne bouge »

Il faut ici se rappeler un passage du chapitre « De l’expérience » (III, 13) où Montaigne emploie « soutenir » dans ce sens technique et sportif, bien connu des lecteurs d’alors : « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute. Celui-ci se doit préparer à la recevoir, selon le branle qu’elle prend. Comme entre ceux qui jouent à la paume, celui qui soutient, se démarche et s’apprête, selon qu’il voit remuer celui qui lui jette le coup, et selon la forme du coup. » Attendre pour parler, retenir son mouvement, bien évaluer son adversaire pour retourner contre lui sa balle ou sa parole, suspendre son jugement mais pas pour l’inaction : cet épékhisme-là est cousin de notre tennis (cf. « tenez »), mais aussi de l’aïkido.

« Je ne bouge » précise ce qu’implique « je soutiens », une fois la bonne position adoptée : une immobilité du corps toute provisoire, une retenue, non une inertie. Ce verbe négatif n’est pas rare dans les Essais. On le trouve par exemple dans un chapitre (II, 15) où l’auteur évoque en passant sa « maison » du Périgord et la paix qu’il y trouve au beau milieu des « troubles » civils : « J’essaye de soustraire ce coin à la tempête publique, comme je fais un autre coin en mon âme. Notre guerre a beau changer de formes, se multiplier et diversifier en nouveaux partis : pour moi je ne bouge. »

A la connotation sportive et corporelle succède ainsi la connotation politique et guerrière, d’autant qu’on a peut-être encore affaire à une formule en usage (ne pas bouger : un conseil donné par Catherine de Médicis dans une lettre…). Le premier sens du verbe grec n’est-il pas, après tout, « je tiens bon » ? On pourra, si l’on veut, parler ici du conservatisme de Montaigne, à condition de dire d’abord ce qu’on entend par là… Mieux vaudrait sans doute remarquer que l’auteur de cette déclaration tient cette immobilité volontaire pour une preuve de maîtrise de soi, une résistance à l’agitation générale, une hygiène mentale contre l’épidémie dogmatique qui prolifère, une fidélité à la cause catholique royale.

Au jeu de paume « celui qui soutient » attend, pour bouger, le moment opportun. Ainsi fait aussi le pyrrhonien qui suspend son jugement sans pour autant renoncer à l’action.

Ainsi fait encore, dit-on, la baleine, docile à son poisson-pilote (II,12) : « la baleine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement, que le timon fait retourner la navire : et en récompense, au lieu que toute autre chose, soit bête ou vaisseau, qui entre dans l’horrible chaos de la bouche de ce monstre, est incontinent perdu et englouti, ce petit poisson s’y retire en toute sûreté, et y dort, et pendant son sommeil la baleine ne bouge », mais « aussitôt qu’il sort, elle se met à le suivre sans cesse : et si de fortune elle l’écarte, elle va errant çà et là, et souvent se froissant contre les rochers, comme un vaisseau qui n’a point de gouvernail ». Je serais tenté pour ma part de voir aussi dans cette belle entente du cétacé et du « petit goujon des mers » un modèle des rapports fructueux que pourraient entretenir philosophie et philologie…

Alain LEGROS