jeudi, 30 mars 2017|

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Nouveaux documents relatifs à Montaigne

On a écrit et on écrit encore beaucoup sur Montaigne, mais de Montaigne, écrit par lui et de sa main, rien ne peut plus nous parvenir, tout ce qui pouvait être retrouvé l’a été depuis longtemps. C’est du moins ce qu’on croit, ce qu’on veut croire. Comme si le couperet de l’an 2000, en ouvrant une ère nouvelle, avait plastifié les connaissances présumées acquises sur Montaigne, laissant seulement à nos contemporains la tâche de les commenter, valoriser, divulguer, vulgariser.

Inutile de rêver, on ne retrouvera pas la « copie » ayant servi de base à l’édition des Essais de 1595 : une fois le travail effectué, il était d’usage de se débarrasser de ces mises au net destinées à l’imprimeur. Dommage ! Pour le plus grand bien des études montaigniennes, celle-ci aurait permis d’accorder les partisans de l’Exemplaire de Bordeaux et ceux de l’édition posthume, en fournissant aux lecteurs et aux chercheurs un texte qu’on ne puisse rejeter ni du côté de la genèse des Essais ni du côté de leur réception.

A moins de s’en tenir, sous l’influence du siècle dernier, au dogme critique de la séparation entre l’homme et l’œuvre, position de principe utile quand elle permet d’échapper aux excès de l’explication biographique, mais préjudiciable à l’étude d’un « livre consubstantiel à son auteur », on ne peut que se réjouir de toute publication d’inédits de Montaigne ou de documents d’époque même périphériques ou anecdotiques, à partir du moment où leur authenticité est avérée. Il faudrait d’autre part reconsidérer avec des yeux neufs, sur les originaux ou in situ (voir ici-même « La librairie et ses sentences), tout ce qu’on s’est trop longtemps contenté de tenir pour vrai et de recopier sans autre examen.

Plus de 150 ans après le Dr Payen et ses successifs « Documents inédits sur Montaigne », il y a encore place pour la recherche patiente, savante, positive, pour peu qu’elle sache reconnaître ses limites, qu’elle se mette au service des lecteurs et des commentateurs, qu’elle avoue la part qui revient à la chance dans ses découvertes .

Pour plus de précisions, on voudra bien se reporter aux notes chronologiques et bibliographiques placées après astérique à la fin de chaque alinéa.


Notes de Montaigne adolescent en marge de six comédies latines

Sans doute l’une des trouvailles les plus importantes et en tout cas les plus émouvantes, véritable présent de la déesse Fortune.

Montaigne avait « presque 16 ans » quand il a annoté pour la première fois ce livre de Térence qu’il venait d’acquérir, en 1549, pour 26 sous. Il l’a relu et annoté au moins une seconde fois en 1553, à 20 ans. Telles sont les informations qu’on tire des deux ex-libris de la page de titre, rédigés en latin par la même main que celle qui a inscrit les cinq notes latines du Beuther de Bordeaux et l’ex-dono du Vida de Cambridge.

Il s’agit d’un exemplaire de l’édition de 1538 préparée par Erasme pour le bâlois Froben. Il a été assez mal décrit en 1938, sans aucun examen des notes manuscrites. On l’a ensuite perdu de vue, jusqu’à sa réapparition en 2009, dans une collection privée. Montaigne a possédé par la suite au moins un autre Térence, qu’il a seulement signé au bas du titre. Dans les Essais, il fait grand cas de ce mystérieux « Africain » du cercle des Scipions dont il apprécie le style élégant et la philosophie morale. Au plafond de sa bibliothèque, il avait fait peindre sur une solive son vers le plus fameux (ici traduit) : « Je suis homme et rien d’humain ne m’est étranger ».

En imitant les manchettes imprimées, le garçon de 16 ans, sans doute soucieux d’accroître son vocabulaire, a recopié juste à côté des gloses explicatives les mots latins qui ont attiré son attention. Quatre ans plus tard, le jeune homme sera en mesure d’escorter le texte lui-même d’emprunts latins et grecs à Plaute, Ovide, Cicéron, Aulu-Gelle, Lucrèce, Lactance et Cicéron, Eschyle, Sophocle et Théocrite, sans oublier les sentences des Sept Sages recueillies par le poète bordelais Ausone et proposées à la méditation des élèves du collège de Guyenne, sans négliger non plus Budé, Linacre et d’autres instruments de travail. Au total, près de 230 annotations autographes.

Comme sur le Lucrèce et le Nicole Gilles, annotés avec le même soin par Montaigne trentenaire, il y a là de quoi tempérer l’image d’un auteur fantasque et nonchalant par nature, image qu’on se plaît bien souvent à entretenir et qu’il a lui-même contribué à créer. On le voit au contraire ici attentif aux commentaires tout autant qu’aux textes, la plume toujours prête à souligner une forte sentence ou un beau vers, la main habile à tracer les lettres et ligatures d’une douzaine de citations grecques, selon un ductus parfaitement identique à celui des mots grecs semés en marge d’Ausone, de Giraldi, de Lucrèce et jusque sur l’Exemplaire de Bordeaux. Deux notes renvoient précisément aux pages annotées de son Ausone aldin de 1517 : ce genre de rencontre est pain béni pour le chercheur !

* Inédit publié par A. Legros en 2010 dans Montaigne manuscrit (Paris, Classiques Garnier), ouvrage qui contient aussi, entre autres transcriptions diplomatiques faites sur les originaux, les notes du Lucrèce (publiées pour la première fois par M. A. Screech en 1998, puis selon un autre protocole par A. Legros en 2007), du Giraldi et de l’Ausone (publiées pour la première fois par A. Legros en 2000), du Vida et du Beuther.

Textes dictés par Montaigne à Marie de Gournay

Sur le fameux Exemplaire de Bordeaux (EB), donc sur un exemplaire des Essais de 1588 où Montaigne a préparé une ultime édition de son livre (multiples corrections et ajouts de sa main), on relève trois longues additions marginales écrites par Marie de Gournay. Bien distincte de celle de Montaigne, son écriture se reconnaît aisément pour peu qu’on ait examiné aux Archives nationales les deux pages olographes de son premier testament ou tel exemplaire de 1595 corrigé de sa main.

Même si l’on oublie parfois de mentionner l’une ou l’autre de ces additions, voire les trois, il ne s’agit pas là d’une découverte. Un examen plus minutieux permet toutefois maintenant de remarquer que chacune de ces additions a été mise en place par Montaigne lui-même, d’un ou deux mots tracés par lui en début d’addition. Le reste a été selon toute vraisemblance dicté à la « fille d’alliance », selon un protocole dont il avait manifestement l’habitude. Il est par ailleurs intervenu après coup pour contrôler ces ajouts allographes, qu’il corrige à l’occasion et surtout qu’il complète sans même passer à la ligne.

Cette collaboration ne peut avoir eu lieu qu’en 1588, donc juste après la livraison de la copie manuscrite à L’Angelier, l’éditeur parisien, ou à son imprimeur. Il semble que Montaigne ait été gravement malade durant cet été-là, et son séjour chez son admiratrice, en Picardie, ne fut peut-être que de convalescence… Marie de Gournay ne reverra EB qu’après la mort de Montaigne, et même après la parution de l’édition posthume (établie d’après une autre « copie »), lors de son séjour chez les dames de Montaigne, en 1596. Sur la base de ce document resté au château, elle corrigera alors l’avertissement au lecteur de son édition de 1595, comme on peut le voir sur l’exemplaire d’Anvers, et enregistrera, pour la reproduire en page de titre de l’édition suivante (1598) le demi-vers latin que Montaigne avait placé en exergue sur EB (ici traduit) : « et il se fortifie en avançant ».

* Transcriptions et étude graphique sur illustrations par A. Legros en 2003 dans « Montaigne et Gournay en marge des Essais : trois petites notes pour quatre mains » (Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance).


Mise au net de corrections de Montaigne en 1580

Outre le fameux EB et le Beuther mentionnés ci-dessus, la Bibliothèque municipale de Bordeaux conserve un exemplaire de l’édition princeps (1580) dont la page de titre du premier volume est issue d’un premier tirage et qui contient près de 200 notes manuscrites : l’exemplaire « Lalanne ».

A l’évidence, ces notes sont toutes allographes. C’est sans doute la raison pour laquelle on ne s’y est guère intéressé jusqu’ici. Elles ont pourtant toutes les caractéristiques d’une mise au net de corrections d’auteur, effectuées conjointement dans le te texte et dans la marge en vue d’une réimpression de l’ouvrage, ne serait-ce qu’en rectifiant la numérotation de quelques chapitres ou telle erreur signalée dans les errata.

La quasi-totalité des corrections, remaniements et brefs ajouts effectués sur cet exemplaire ont été respectés dans l’édition de 1582 (à l’exception toutefois de la numérotation de certains chapitres). On pourrait certes imaginer qu’un propriétaire de ces deux volumes a reporté toutes les innovations de la seconde édition pour mettre à jour la sienne. Mais ce travail fastidieux aurait-il seulement effleuré l’esprit d’un contemporain, qui pouvait sans mal se procurer la nouvelle édition bordelaise, plus prestigieuse d’être devenue l’œuvre du maire lui-même, élu en 1581 ? Et plus tard, quel intérêt y avait-il à s’en tenir à l’édition obsolète de 1582, quand celle de 1588 avait considérablement amplifié le texte des précédentes et y avait ajouté un « Livre troisième » ?

La plupart des modifications de 1582 ne sont d’ailleurs pas prises en compte par le correcteur de l’exemplaire « Lalanne » : une seule des 8 citations latines ajoutées s’y retrouve, aucune des 9 citations italiennes, aucun des 34 passages nouveaux d’au moins deux lignes (relevés jadis par Dezeimeris et Barkhausen). Qui plus est, un mot a été corrigé en marge d’une page sur les bains à laquelle l’édition de 1582 substituera un développement beaucoup plus copieux et mieux informé. Que penser enfin d’une correction commandée par les seuls errata de 1580 (à propos des Essais : « Ils pourraient trouver place entre ces deux extrémités »), quand 1582 offre une formule tellement plus suggestive (« Ils pourraient vivoter en la moyenne région ») ?

Il semble bien, par conséquent, qu’il s’agisse d’une première mise au net des corrections effectuées par Montaigne lui-même, et dès la sortie de son livre, en 1580, sur un exemplaire non vendable récupéré auprès de l’imprimeur Millanges. La main pourrait être celle d’un secrétaire, peut-être celui qui, après avoir rédigé la première partie du Journal de voyage, a été congédié, obligeant ainsi son maître à prendre le relais. En mettant lui-même la main à la plume, en particulier aux Bains della Villa, il a fini par préparer dès lors, sur un autre exemplaire (celui qui avait été un temps confisqué par les censeurs romains ?), non pas une réimpression, mais cette fois une nouvelle édition, corrigée et un peu amplifiée, où ont pris place, parmi les autres, les modifications déjà installées sur l’exemplaire « Lalanne ».

Certes moins important qu’EB, ce document de seconde main nous montre que Montaigne avait en tout cas, dès 1580, bien du mal à laisser son livre tranquille ! Les douze années à venir confirmeront cette impression.

* Transcriptions par A. Legros en 2003 dans « Petit eB deviendra grand… Montaigne correcteur de l’exemplaire Lalanne » (Montaigne Studies). Signalons aussi l’acquisition assez récente de l’exemplaire « Lambiotte » (édition de 1588 avec correction autographe de l’avertissement au lecteur) par la Bibliothèque municipale de Bordeaux, qui conserve également un exemplaire de 1582 corrigé par un homme de métier en vue d’une probable réimpression.


Notes de la Boétie sur trois livres légués à Montaigne

On sait que La Boétie mourant, en exceptant des ouvrages de droit qu’il fallait restituer à l’un de ses cousins, avait légué à son ami l’ensemble de ses livres présents à Bordeaux (toute sa bibliothèque ?). C’est assurément pour joindre ces volumes aux siens que Montaigne fit aménager sa célèbre « librairie », où l’on pouvait encore lire au XVIIIe siècle une longue inscription à la gloire d’Etienne, comme si le maître des lieux avait voulu faire de sa pièce de prédilection un temple de l’amitié plutôt qu’un studiolo.

Parmi les ouvrages de la « librairie » de Montaigne conservés, plus exactement parmi ceux qui avaient été publiés avant 1563 (mort de La Boétie), plusieurs ont donc dû appartenir au Sarladais. Ils seraient facilement identifiables si ce dernier les avait dotés d’un ex-libris à son nom ou d’une devise spécifique. Rien de tel. On trouve bien, au bas d’une page de titre, la mention « Estienne de La Boetie » sous une devise en latin, mais il s’agit sans doute de son oncle, lui aussi prénommé Etienne, et la main qui a écrit ces mots n’est pas celle du collègue de Montaigne, bien connue de ceux, rarissimes, qui ont pris le temps d’examiner les nombreux arrêts autographes du conseiller La Boétie…

Cette étude graphique aura en effet permis d’attribuer récemment au savant parlementaire les notes marginales de trois ouvrages qui portent, au bas du titre, la fameuse signature de Montaigne. Une seule note, à vrai dire, sur un Diogène Laërce en grec conservé à Libourne, une seule note encore sur un Xénophon conservé à la BnF, mais plus de 80, toujours en latin, sur un ouvrage d’histoire antique édité par Egnatius et conservé à Bordeaux.

On ne trouve dans ce travail d’humaniste aucune appréciation personnelle, si ce n’est sur l’établissement du texte. Le relevé systématique des traits signalant telle ou telle phrase remarquable dans les deux derniers ouvrages mentionnés permet du moins de constater une différence marquante entre les deux lecteurs-annotateurs : La Boétie surligne les sentences (mais non les mots isolés), Montaigne les souligne.

* Transcriptions par A. Legros en 2004 dans « Trois livres annotés par La Boétie et légués à Montaigne » (Montaigne Studies).

La lettre d’Orléans enfin lue, et corrigée en conséquence


« Le Lignou a fait cette prise »

Longtemps réputée égarée ou perdue, la lettre de Montaigne envoyée d’Orléans au maréchal de Matignon, le 16 février 1588, se trouve bel et bien à la Bibliothèque nationale de France (Manuscrits, NAF 1068, n° 1 r°v°). Le recours à l’original permet ainsi de faire l’économie du fac-similé maladroit de la « collection Payen » qu’on lui substitue d’ordinaire, et de rectifier ainsi deux erreurs importantes que reproduisent éditeurs et traducteurs depuis des décennies. Importantes du moins pour qui s’intéresse aux options politico-religieuses de Montaigne et à son degré d’engagement dans les conflits civils de de son pays.

Entièrement écrite par Montaigne, cette lettre relate l’embuscade dont il fut victime en se rendant à Paris avec Thorigny, fils du maréchal de Matignon, et un petit groupe de cavaliers. Il était chargé d’une mission secrète de négociation au plus haut niveau. L’incident eut lieu un peu au nord de sa contrée, près de la forêt de Villebois et non loin d’Angoulême. A la suite du Dr Payen, on transcrit : « le ligueu a fait cette prise, qui prit mr de barraut et mr de la rochefocaut ». Mais même si l’on admet la forme incongrue « ligueu », on s’explique mal pourquoi, comme il est dit au début de la lettre, « Monsieur le Prince », autrement dit Condé, chef du parti protestant, a pu convaincre un « ligueur » de faire libérer ses prisonniers ! En outre, si l’on comprend qu’un partisan de la Ligue ait pu dévaliser le huguenot La Rochefoucaud, on a du mal à admettre qu’il ait pu faire de même avec le catholique Barraut.

L’original permet de rectifier les choses : sans aucune hésitation, il faut lire « lignou » et non « ligueu » (Montaigne distingue toujours bien le n et le u et il néglige souvent les majuscules des noms propres). De même, et toujours sans hésiter, il convient de substituer « est de la rochefocaut » à « mr de la rochefocaut », indûment calqué sur « mr de barraut ». Le dénommé Lignou était donc originaire du village de La Rochefoucaud, ici nom de lieu.

Un document tout simplement trouvé sur Gallica (la chance sourit aux audacieux, mais aussi parfois aux paresseux !) corrobore cette lecture. Il s’agit d’une lettre écrite et publiée l’année suivante (1589) par un religieux de la Chartreuse du Liget, en pleine forêt de Loches : les Inhumanités et Sacrilèges du Capitaine Lignou. L’essentiel de la lettre concerne le pillage du monastère et les violences exercées sur les moines. L’auteur soupçonne le cruel « capitaine » d’agir bel et bien pour son compte en se servant du parti huguenot comme couverture.

Sur l’ordre du « Prince », Lignou a donc dû relâcher ses prisonniers. Parmi eux, Montaigne dont il avait été l’hôte quatre ans auparavant, avec tous ceux de la cour d’Henri de Navarre (Beuther). C’est peut-être pour cette raison qu’il a estimé la prise « injuste », comme il est dit dans la lettre d’Orléans. Et peut-être aussi parce qu’il savait quel rôle le gentilhomme périgourdin devait jouer dans la construction d’une conciliation possible entre les deux Henri, l’un roi de France et l’autre de Navarre.

* Transcription nouvelle par A. Legros en 2010 dans Montaigne manuscrit… La cote de la pièce originale a été fournie par R. Cooper. Rappelons à sa suite, d’une part que les deux lettres à Henri IV sont de 1590, comme indiqué par le récepteur près de l’adresse, d’autre part et surtout que les deux fameuses lettres de Montaigne à Du Prat et à Nantouillet, si souvent reproduites, traduites et commentées, sont des faux, avoués comme tels par leur auteur, Vrain-Lucas, au cours de son procès de 1870. Selon la liste publiée par Bordier et Mabille (information de M. Sgattoni), le faussaire a également reconnu être l’auteur du jugement de synthèse d’un Guevara et de l’ex-libris d’un Du Bellay, ce dont on pouvait d’ailleurs être avisés par la seule étude graphique de ces documents (cela vaut aussi pour le fameux Lycosthène et pour l’Homère de la vente Mirabeau, entre autres).

Ecrits romains : lettre au Sénat, censure de 1581

Deux pièces importantes ont été retrouvées récemment à Rome, toutes deux rédigées en italien : une lettre adressée au Sénat (document conservé aux Archives historiques du Capitole) et une liste de propositions jugées douteuses ou fausses par deux théologiens du Sacré Palais lors de leur examen des Essais de 1580 (document conservé aux Archives de l’Index).

Ecrite à Rome et datée du 11 mars 1581, la lettre est allographe, mais signée par Montaigne ès-qualités : « Servitore Michele di montaigna cavallier de lordine del re christianissimo et gentillomo ordinario de la su camera ». Dans ce qui ressemble à une lettre-type, Montaigne sollicite la citoyenneté romaine. A la fin du chapitre « De la vanité », il recopiera intégralement la réponse favorable qui lui a été donnée quelque jours plus tard dans une « bulle » en latin, ample et solennelle, bien digne de clore un tel chapitre. On ne savait pas jusqu’à présent que cette faveur avait fait l’objet d’une demande écrite de sa part.

Les « nota » des censeurs romains sont en italien mêlé de latin. Les deux théologiens préposés à ce travail préparatoire ont relevé une cinquantaine de points sur lesquels Montaigne, convoqué par le Maître du Sacré Palais et son assistant, eux aussi dominicains, allait devoir s’expliquer le 20 mars 1581, comme tout voyageur ayant fait entrer des livres imprimés sur le territoire de Rome. Le second des deux censeurs, sans doute le « frater français » évoqué dans le Journal de voyage, a mieux compris le texte de Montaigne que son confrère, qu’il corrige à l’occasion et complète, par exemple en relevant des traits de morale épicurienne, des allégations téméraires, des formulations ironiques prêtant à confusion.

Ce document permet de voir à quoi des théologiens du plus haut rang étaient attentifs à cette époque (aucune critique sur le prétendu « fidéisme » ou le « scepticisme » de Montaigne, qui intéressent tant nos contemporains). Et aussi de comprendre pourquoi, selon le Journal de voyage, le Maestro, lors d’un autre entretien de simple courtoisie, à l’initiative du gentilhomme sur le départ, lui dit pour finir de ne pas tenir compte de cette « censure » où il y avait plusieurs « sottises ». Le second juge en avait déjà relevé quelques-unes sous la plume du premier !

* Transcription de la lettre inédite par A. Legros en 2010 (Montaigne manuscrit…), à partir d’une photo numérique de W. Boutcher (l’existence de cette pièce avait été signalée en Italie dès 1991). Le texte double de la « censure » a été trouvé et publié par P. Godman en 2000 dans un ouvrage sur le cardinal Bellarmin, puis reproduit par Ph. Desan en 2008 dans les actes d’un colloque sur Montaigne et la théologie. Pour une étude critique de chacun des points « censurés », c’est-à-dire recensés, voir A. Legros, « Montaigne face à ses censeurs romains de 1581 : mise à jour » (Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, 2009).


Autres trouvailles récentes

A la mort de son père, Montaigne a fait dresser un Mémorial des affaires de feu Messire Michel de Montaigne apres le deces de Monsieur son pere (pièce conservée à Bordeaux). De ce livre de comptes, il ne reste que la couvrure en vélin. Le titre cité se trouve sur le plat supérieur. Il a sans doute été écrit par celui dont il est fait mention par Montaigne lui-même sur l’autre plat, en haut et de sa main : « il a pris 2 receptes et 2 affermes » (autrement dit deux loyers et deux fermages, pour sa rétribution). Au centre, on lit « Bourdeaus », toujours autographe. Et il en est de même sur le plat supérieur : « 1568 », juste au-dessus du titre allographe.*Voir reproductions dans Montaigne manuscrit…

Sur le plat supérieur de la couvrure en vélin d’un Papire Masson conservé à Bordeaux, on peut lire au moins un mot grec qui semble être de la main de Montaigne : peut-être une invitation à lire tel passage du livre ou tel autre livre ? *Voir reproduction dans Montaigne manuscrit…

Sur le « Registre du Conseil du Parlement de Bourdeaux » (copie du XVIIIe siècle aux Manuscrits de la BnF), le nom de « Michel Eyquen (sic) de Montaigne » figure à la rentrée parlementaire du 12 novembre 1567 parmi ceux des conseillers de la Tournelle, chambre immédiatement inférieure à la Grand’Chambre. Dans sa carrière judiciaire, Montaigne ne serait donc pas resté bloqué, comme on le croit d’ordinaire, à l’une ou l’autre des deux Chambres des Enquêtes. *Transcription de la liste dans Montaigne manuscrit…

Alain LEGROS