jeudi, 27 juillet 2017|

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la sagesse

Montaigne : de la sagesse antique à la sienne

A l’interrogation sur l’actualité de la sagesse antique, Montaigne, pourtant presque aussi éloigné des Anciens que nous, répond oui avant même de poser la question.
Montaigne a beaucoup à nous apprendre sur elle. Et si l’on s’intéresse particulièrement à la présence des Anciens chez lui, on va très vite se rendre compte, en fait, de leur omniprésence. Ne serait-ce d’abord qu’à travers les citations. Celles-ci sont très fréquentes et très importantes, pour diverses raisons : Montaigne en use de façon complexe. Ce sont des arguments d’autorité, ou bien c’est l’expression d’une association d’idées, de son plaisir littéraire aussi, surtout quand il s’agit d’Horace ou de Virgile. C’est aussi la possibilité de faire passer une idée hardie, avec laquelle il est en accord mais qu’il ne pourrait affirmer aussi aisément lui-même, comme avec Lucrèce et la religion.

Sa référence aux écrits des anciens est constante (référence/révérence) : Cicéron, Sénèque, Plutarque – qu’il a lu dans la traduction d’Amyot, humaniste à qui il rend un hommage ardent, Diogène Laërce aussi dont il apprécie la vivacité et les anecdotes parfois en effet très drôles.
Cependant, il ne s’agit pas de cuistrerie, il déteste le « pédantisme » auquel il consacre un chapitre. Et on se rappelle sa réflexion sur l’éducation : éduquer ne consiste pas à farcir la tête de textes connus par cœur, il faut qu’il y ait amélioration de soi. Ce n’est pas pédantisme, c’est « innutrition », comme le disait Faguet de du Bellay.

Montaigne connaît parfaitement les Anciens, Pour lui, ils pensent mieux et plus profondément que ceux de son temps et, dit-il, « me trouvant inutile en ce siècle, je me rejette à cet autre, et en suis si embabouiné que l’éclat de cette vieille Rome… m’intéresse et me passionne ».. A force de les fréquenter il se trouve avec eux un rapport plus fort qu’avec le christianisme .

Les philosophies de l’Antiquité lui apportent une masse d’exemples : anecdotes, attitudes, réflexions… et même des modèles. Quels sont les philosophes qui traversent son œuvre ?
il aime beaucoup évoquer les anecdotes de vie des Cyniques, d’après sa lecture attentive de Diogène Laërce. Il s’en amuse souvent, et on peut penser que ce sont eux, par leur exemple de philosophie vécue jusqu’à l’extrême, voire jusqu’à l’inconvenance, qui lui enseignent des points essentiels, en particulier son humour, dont nous reparlerons.
Il est très intéressé, grâce à La Boétie, par les Stoïciens dont il note le mépris de la mort, au-delà même de son chapitre « que philosopher c’est apprendre à mourir » (I, 20).
Plus encore, il est touché par le scepticisme. Il lit Sextus Empiricus au moment de sa longue réflexion sur Ramon Sibiuda (Raymond Sebond, I, 12) et l’interaction de ces deux lectures lui ouvre des voies fécondes : on doit pouvoir douter, puisqu’on peut croire. Il évoque alors le pyrrhonisme. C’est l’époque du « Que sais-je ? », moins important cependant qu’on ne l’a dit.
Car il y a l’épicurisme, certainement la doctrine qui le marque le plus, avec le thème du rapport douleurs/plaisirs, les désirs nécessaires ou déréglés, l’ensemble de la Lettre à Ménécée, et l’idée peu chrétienne que corps et âme ne font qu’un.
Il fait aussi savoir le jugement qu’il porte sur ces philosophies : la « rudesse stoïque » lui paraît trop rigoureuse, ennuyeuse parfois. Le scepticisme est sec et limité. Il voit les limites de l’épicurisme – pas assez hédoniste.
Mais un philosophe antique trouvera toujours grâce à ses yeux, un modèle très particulier pour lui : Socrate. Tout en lui est admirable, son amabilité, sa simplicité, sa prudence, ses devises (du « connais-toi toi-même » qui aboutit à l’humilité, au « selon qu’on peut »), et surtout sa fin, dans la sérénité. C’est pour lui le modèle quasi parfait, philosophe sans système mais qui invite et aide à penser.

Alors, à travers toutes ces lectures, à quoi aboutit Montaigne ? Il ne faut pas oublier en effet, quand on considère son innutrition, qu’il n’est pas dans la théorie – il ne semble s’intéresser d’ailleurs ni à la Physique, ni à la Logique des Anciens – mais dans la pratique de la philosophie.
Il est très proche des « exercices spirituels » même si ces mots ne sont pas les siens :
on peut penser aux inscriptions dans sa « librairie » qui lui servent d’ « hypomnemata » (= rappels, moyens mnémotechniques).
Son livre lui-même est un exercice de sagesse qui l’aide à se « sculpter » : « Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre [ne] m’a fait, livre conssubstantiel à son auteur » (II, 18).
A partir de ces philosophies, il élabore sa sagesse.

Il adapte donc ses lectures à ce qu’il est, à son corps, ses sens, sa vision, sa « complexion » ; puis à sa « coutume » – ces habitudes qui nous… habitent, cet habitus ; à son époque enfin, car il lit aussi ses contemporains et évoque l’histoire de son temps.
Il fonde donc ainsi sa propre sagesse, en suivant et en dépassant ses maîtres antiques, sans se ranger à une philosophie particulière. Choisissant entre l’un et l’autre ce qui lui convient , réfléchissant et usant de sa capacité de « discrétion » – c’est à dire de discernement – il aboutit à un certain nombre de conclusions. Ainsi, l’épicurisme l’a convaincu qu’il n’y a pas de vie éternelle de l’âme. Néanmoins, il refuse tout ce qui est système et ne suit pas un philosophe plus qu’un autre : « je les trouve avoir raison chacun à son tour, quoiqu’ils se contrarient » ! (II, 12), car tous se trompent à un moment ou à l’autre : « il n’est jugement humain, si tendu, qui ne sommeille parfois » (II, 12).
Il recherche une sagesse réellement vivable, et refuse la complexité, ne veut pas de « ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne se peut rasseoir, et ces règles qui excèdent notre usage et notre force » (III, 9), ni de l’excès : les Stoïciens lui paraissent inhumains, « pour nos âmes communes ».
Il est nécessaire selon Montaigne de dépasser ses lectures : « le gain de notre étude c’est d’en être devenu meilleur et plus sage » (I, 26). Le cas de la réflexion sur la mort est particulièrement intéressant : il a certes bien écouté les Stoïciens, mais s’en détache, dans la formidable évolution de l’avant-dernier chapitre (III, 12) : ce n’est pas la peine de s’entraîner, nous dit-il, « si nous avons su vivre constamment et tranquillement, nous saurons mourir de même ».
Il en vient à une critique de la philosophie, car il choisit le savoir vivre.

Un savoir-vivre, au sens fort du terme, qui est bâti sur trois grands principes : humanité, humilité, humour.
Humanité car il s’oppose au barbare, qui n’est pas où on le croit, chez les pseudo-sauvages, mais bien en l’européen proche : « nous les pouvons bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie » (I, 31) ; relire « des coches » (III, 6) !
Il s’oppose aussi au divin, tout en n’abandonnant pas l’idée de religion. Ainsi dans ce titre du chapitre 32 du livre I : « qu’il faut sobrement (= avec retenue !) se mêler de juger des ordonnances divines ».
La dimension humaine est essentielle, et l’on comprend l’opposition fondamentale de Pascal, « pilleur » de Montaigne, mais qui déteste son aspect « épicurien » et totalement humaniste.
Or de là vient une humilité essentielle, et pas un agenouillement devant une transcendance. C’est une conception lucide de la petitesse de l’homme, comme de sa grandeur, et donc de sa « médiocrité » : modestie et simplicité. Montaigne veut se rappeler ceci, qui aussi un exercice spirituel : « les autres s’étudient à élancer et guinder leur esprit ; moi à le baisser et coucher » (III, 3) : c’est une anti-exaltation.
Montaigne rappelle à l’homme la vanité, dans l’esprit antique.
Au reste, l’autoportrait, la connaissance de soi, tiennent de l’humilité, n’en déplaise à Pascal.
Enfin, l’humour est inséparable de cela. Le terme, anachronique, convient à l’humeur souriante de Montaigne. Les exemples en sont multiples, et quasiment présents à chaque chapitre.
Il y a là une conscience amusée de la comédie humaine, même si elle tourne à la tragédie : « nos plus grandes agitations ont des ressorts et causes ridicules » (III, 10)… et « sur le plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sur notre cul » !!! (III, 13). « La plupart de nos vacations sont farcesques » (III, 10).
Montaigne, du reste, aime à rappeler le rire de Démocrite (I, 50).

Et la sagesse de Montaigne s’exprime dans trois points essentiels, qui sont l’hédonisme, l’harmonie avec la Nature, et la Joie.
Un hédonisme modéré, raisonnable et rationnel à la fois.
Cette modération, c’est le « mèden agan » (μηδεν αγαν), rien de trop, proche de l’aurea mediocritas romaine : pas d’excès, ce qui est aussi un entraînement. Et dans tous les domaines : « la sagesse a ses excès et n’a pas moins besoin de modération que la folie » ! (III, 5). Montaigne, loin de nos snobismes modernes, est dans le refus épicurien de la passion, y compris dans ses fonctions : « je ne veux pas qu’on refuse aux charges qu’on prend l’attention, les paroles et la sueur et le sang au besoin. Mais c’est par emprunt et accidentellement, l’esprit se tenant toujours en repos et en santé, non pas sans action, mais sans vexation, sans passion » (III, 10).
Il trouve même l’amour dangereux dans le mariage : « un bon mariage, s’il en est (!), refuse la compagnie et condition de l’amour. Il tâche à représenter celles de l’amitié ».
La raison, appuyée sur la connaissance et l’expérience, est, elle, la mesure de toutes choses. Elle guide notre jugement, empêche l’ « indiscrétion », affine le discernement. C’est, mieux qu’un dieu, la « raison universelle et naturelle [qui] chasse de nous l’erreur et l’étonnement que le nouveauté nous apporte » (II, 30).
Mais il s’agit bien d’hédonisme : Montaigne ne renonce pas aux plaisirs. Là aussi, il y a eu évolution dans sa pensée, et il s’exclame en III, 5 (« sur des vers de Virgile », le chapitre le plus clair sur ce point) : « jusqu’aux moindres occasions de plaisir que je peux rencontrer, je les empoigne ».
Le second point est l’idée d’harmonie avec la Nature.
Nature, bonne souveraine toute-puissante… elle paraît remplacer Dieu. C’est même explicitement le cas dans une correction entre deux éditions. Serions-nous déjà proches du « sive Deus, sive Natura » de Spinoza ?
Montaigne croit dans la bonté de la Nature : « elle entend mieux ses affaires que nous » (III, 13). « Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste » (ibid.) C’est que « tout ce qui vient au revers du cours de la Nature peut être fâcheux, mais ce qui vient selon elle doit toujours être plaisant » (ibid.)
C’est une adhésion profonde à l’ordre général du monde : les voluptés offertes par la Nature, « il ne les faut ni suivre, ni fuir, il les faut recevoir » (ibid.)
Au bout, la joie. On se rappelle le merveilleux chapitre 13 du Livre III. : « j’ai un dictionnaire tout à part moi »… « Pour moi donc j’aime la vie… » L’important c’est vivre, et jouir de ce vivre. « Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos ».
Vivre se suffit à soi-même : « – je n’ai rien fait d’aujourd’hui. – Quoi ? avez-vous pas vécu ? C’est non seulement la plus fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations » (III, 13).
Magnifique fin du dernier chapitre : c’est l’inspiration antique, mais avec une extraordinaire application à jouir de la vie. Ainsi, en s’entraînant à savourer la vie, on peut atteindre la joie.

Montaigne recherche une sagesse, pas un dogme. Il ne va pas chercher dans les théologiens du Moyen Age, mais chez les Anciens, des guides de vie.
Son livre est « de bonne foi », il l’a dit d’emblée, ce qui ne signifie pas seulement sincère, mais livre qui n’est pas un livre de foi : il s’agit d’une recherche authentique et personnelle, la « bonne foi » c’est la fidélité à soi-même.
Il se « sculpte » ainsi, et libère son esprit. Il n’est pas sceptique, comme on l’a trop dit, il refuse les dogmes, et définit ainsi la vraie démarche philosophique : « l’étonnement est fondement de toute philosophie, la recherche en est le progrès, l’ignorance le bout » (III, 11). Pour lui, « il n’y a que les fous [pour être] certains et résolus » (I, 26).
Nous pourrions dire de lui ce qu’il dit de Plutarque : « je ne le puis si peu fréquenter que je n’en tire cuisse ou aile » (III, 5), et répéter un hygiéniste du siècle dernier : « un homme qui lit Montaigne à partir du milieu de sa vie a une espérance de vie de dix à quinze ans plus longue que celle d’un homme qui ne l’a pas lu »… Lisons-le donc, en nous rappelant l’aide qu’il a reçue et que nous pouvons encore recevoir des Anciens, il nous sera « un doux guide » !

MH. ANTOINE-MEYZONNADE.