mercredi, 24 mai 2017|

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Montaigne, pionnier de l’ethnographie ?

La SIAM informe ses aimables lecteurs de la parution de son Bulletin (numéros conjoints 2014-2 et 2015-1, soit 60 et 61). On y lira ainsi le retour sur une idée admise depuis Claude Lévi-Strauss, idée selon laquelle Montaigne serait un père fondateur de l’ethnographie et de l’anthropologie.

"En consacrant à Montaigne un chapitre entier de son ouvrage Histoire de lynx, Claude Lévi-Strauss a amplement contribué à la stabilisation de cette idée d’un Montaigne anthropologue, surtout quand il énonce son admiration pour la collecte de "données ethnographiques" à laquelle se serait livré Montaigne ou quand il affirme que "Montaigne offre au lecteur un précis très documenté d’ethnographie tupinamba" (Histoire de Lynx) dans les passages du chapitre "Des Cannibales" où sont évoqués les Indiens de la baie de l’actuelle Rio de Janeiro. Une conception courante perdure ainsi autour de l’image d’un Montaigne fin connaisseur de la réalité sociale des Indiens Tupinambas. En ce sens, Montaigne serait un précurseur des méthodes "modernes" d’investigation ethnographique, comme semblent le confirmer ses fracassantes déclarations relativistes, telle celle-ci : "Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage", formule célèbre qui a fortement inspiré Lévi-Strauss quand celui-ci écrit que "le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie" (Race et histoire, 1952). (...)

La thèse de Lévi-Strauss a pas mal de bon grain à moudre à partir du regard de Montaigne sur les Indiens du Brésil, qui semble reconnaître : primo, que l’Indien et aussi digne d’intérêt que l’Européen, qu’il n’est pas un "barbare" peu humain ou une aberration de la nature, mais une forme singulière et naturelle de l’humanité ; secundo, que ses coutumes "valeur peut-être les nôtres puisque nous n’avons pas de critère ou d’échelle de valeur pour les ordonner en une hiérarchie objective. (...)

Toutefois, nous suspectons par principe le texte sur les Indiens de ne pas être le produit d’une attitude "ethnographique" délibérée et maîtrisée, mais le résultat un peu hasardeux du mouvement singulier et tâtonnant de Montaigne dans une situation donnée, une situation dont l’examen révèle, comme nous allons le découvrir, que les informations en sa possession n’avaient pas grand-chose de fiable et même, que la posture scientifique de l’anthropologue n’a été qu’esquissée. (...)"

Jean-François Dupeyron, Maître de conférences en Philosophie à l’Université de Bordeaux IV : "Montaigne anthropologue. Retour sur une idée courante", BSAM n° 60-61, pp. 42-43, extrait.

Indiens Tupinambas, Brésil